« De ces nuits et de ces vies, de ces femmes qui courent, de ces cœurs qui luttent, de ces instants qui sont si accablants qu’ils ne rentrent pas dans la mesure du temps, il a fallu faire quelque chose. Il y a l’impossibilité de la vérité entière à chaque page mais la quête désespérée d’une justesse au plus près de la vie, de la nuit, du cœur, du corps, de l’esprit.
De ces trois femmes, il a fallu commencer par la première, celle qui vient d’avoir vingt-cinq ans quand elle court et qui est la seule à être encore en vie aujourd’hui.
Cette femme, c’est moi. »
La nuit au cœur entrelace trois histoires de femmes victimes de la violence de leur compagnon. Sur le fil entre force et humilité, Nathacha Appanah scrute l’énigme insupportable du féminicide conjugal, quand la nuit noire prend la place de l’amour.
Terrible récit écrit sous la plume superbe d'une autrice que je découvre, que je relirai sans doute.
Il s'agit ici de biographies croisées, où la fiction n'a rien à faire. Tout (ou presque) est dit par le formalisme de mots, de tournures qui hésitent, tâtonnent, rendent toute la difficulté de l'aveu, toute la douleur vécue, toute la force des femmes.
De l'histoire - des histoires - je ne dirai rien, le synopsis est assez clair. Et il faut lire ce livre pour en saisir la substance, l'épaisseur, les détours, la profondeur et au bout du récit, se laisser imprégner par son incroyable lumière.
Le féminicide est le sujet de cet ouvrage bien sûr mais il prend sens à travers la notion première de l'effacement. Car l'effacement, objectif poursuivi par les trois hommes que l'on ne connaît qu'à travers les initiales de leurs noms, commence subtilement par une enivrante séduction pour se muer lentement en de multiples formes de violence. Il s'agit alors d'anéantir la femme aux yeux de tous, y compris elle-même.
La plume délicate de l'autrice évoque, avec beaucoup de douceur et de compassion pour les victimes et leurs familles, la violence ordinaire, connue ou soupçonnée, subie dans leurs foyers par trois femmes. Il y a la violence des coups, celle des mots, mais également la violence des silences. Dans ce dernier cas, on assiste à l'effacement de la vérité de la femme par le déni de la valeur de ses mots et de ses émotions.
En écho au silence, il y a la violence prédatrice du corps de l'autre qui rôde, épie, surveille contrôle, accuse, frappe, viole. Il faut alors se prémunir. Veiller à chaque détail. Être aux aguets. La peur monte qui tétanise d'abord, puis s'ouvre soudainement vers une issue, la seule, s'imposant au bout d'un moment trop long : la fuite. Ce mouvement a deux visages. Spontanée, hasardeuse, désarticulée, la fuite peut en effet être salvatrice ou funeste. Parfois le jour et sa lumière ont l'air de revêtir l'apparence d'une porte vers la survie, car l'idée de tant de noirceur ne peut venir que de l'ombre... Mais il arrive aussi que le pire survienne en plein jour, au vu et au su de tous. Pour deux femmes, que ce soit en journée ou durant la nuit, dans un cadre solitaire ou en pleine rue, l'issue fatale ne peut être empêchée. Elle s'abat sauvagement.
Mais l'autrice va plus loin, dans ce livre, elle décrit, après le féminicide - qui est semble-t-il le point d'orgue de l'effacement - une étape supplémentaire, qui heurte les proches de la personne disparue : l'effacement de la mémoire même de la défunte. Ainsi lors des jugements, des auditions, face à l'absente, ne reste que la seule voix de l'homme. Et sur le banc des accusés, se retrouve alors le fantôme de celle qui a souffert d'être systématiquement mise en cause de son vivant. Celle qui a suscité l'incompréhension, la jalousie, la colère. Toujours elle... qui par son comportement, sa perfidie, a provoqué sa propre perte... comme si la mise à mort ne suffisait pas...
Pour l'autrice, qui a survécu et porte de fait le poids de ces trois histoires, se pose également une autre forme de violence : celle de la reconstruction. Lente et douloureuse. Qui déplace les repères, jusqu'au rapport à soi. L'œuvre du temps est longue face au mal niché si profondément dans le cœur de ces femmes. Dans le cœur, puisqu'il s'est construit sur les fondations de l'amour.
En effet, pour être aimés au départ, il ne fallait pas qu'ils soient totalement mauvais, ces hommes. Au premier abord, ils sont doux, beaux, captivants. C'est ce qui rend leur accusation si complexe ensuite. Vu de l'extérieur, ce sont des hommes ordinaires, aimables, admirables parfois. Mais derrière la porte close, la femme est le témoin rendu muet de la manifestation de l'autre visage de ces hommes... Car l'être qui a fait chavirer leurs cœurs s'avère être une chimère. Et c'est aussi de cela qu'il faut apprendre à faire le deuil : abandonner l'amour d'un idéal et avec lui, une part de soi.
Dans "La nuit au cœur", Nathacha Appanah veut comprendre, retracer à travers de longues recherches auprès des familles, des documents des autorités, l'itinéraire de trois femmes, dont le sien propre. C'est là que s'impose la forme littéraire de la spirale. Car il faut le temps d'intégrer la violence, d'en structurer les échos d'un portrait à l'autre, puis d'oser raconter l'insupportable. Alors l'autrice tourne lentement autour des secrets qui se dévoilent comme des serrures mal huilées qui finissent par céder. La spirale, c'est ainsi que l'autrice chemine, et nous lecteurs avec elle, jusqu'à frôler la pièce centrale et au seuil... laisser place à la liberté d'en dire davantage ou choisir finalement d'avancer simplement sur un nouveau chemin.


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